Il y a des siècles qu’il n’a plus vu personne. Des siècles, sans aucun doute. Cela fait bien longtemps qu’il a cessé de compter. Sans doute dans un coin, à l’abri de son regard bien trop discret, une machine savait. Peu lui importe, le mot même a disparu. Toutes ces références temporelles qui régnaient sur ce monde n’existent plus. Plus de jours, plus de nuits, tant de mots, d’expressions ne sont plus que de lointains souvenirs. Sans doute, le vieux monde a disparu, depuis des siècles, il n’a plus rien entendu.
Pendant quelques heures après son retrait du monde habituel, il avait perçu quelques bruits mais il n’y portait déjà plus attention. D’ailleurs, bien après sa disparition, il avait cessé de porter la moindre attention à tous ces bruits inutiles dont la population aseptisée de ce monde fatigué était fière. Chaque mouvement était accompagné d’un brouhaha que certains appelaient vie. Puis un jour – ou une nuit – plus rien. Finis ces bruits inutiles. Il n’avait point cherché à savoir pourquoi, depuis longtemps, il savait que cela arriverait. Calme, lui, le fou, l’exilé, il continuait à exister. installé, enterré, il se suffisait à lui-même. Cultures artificielles, astre diurne reconstitué, son monde synthétique le contentait. Certains jours, plus calmes encore, il contemplait son monde, modèle de rationalisme où seul l’utile avait été conservé. Une grande partie de son temps était consacré à la maintenance ou au perfectionnement de ce système. Il lisait, il écrivait beaucoup, essayait de n’être qu’un témoin du désastre humain mais il avait été trop impliqué dans ce désastre pour rester totalement objectif. Il ne s’agissait point de juger ou de condamner mais documents à l’appui, il voulait reconstituer l’historique des erreurs, incompréhensions ou autres non-sens dont le genre auquel il avait appartenu était devenu coutumier. D’humain, il lui restait l’apparence, mais plus rien ne le rapprochait de ces êtres trop policés, mécaniques environnantes appartenant à un vaste jeu dont elles avaient elles-même truquées les règles en leur défaveur.
Il ne dormait plus beaucoup. Avant son départ déjà, ce gaspillage lui consommait un minimum d’unités temporelles mais actuellement, ayant trouvé l’équilibre, son sommeil s’était réduit au minimum. Juste le temps de mémoriser quelques rêves. Durant ces quelques instants de bonheur, il se rappelait quand il souriait, discutait, disputait à tous, à chacun, la gloire du pavé, du podium. Riche et adulé, rien ne lui manquait. Il revoyait ce doux visage qui si longtemps l’a accompagné. Puis, qui comme le reste, s’est éloigné et désagrégé jusqu’à qu’il ne soit plus qu’un souvenir qui réapparait les jours de mélancolie où le passé revient agressif et impoli. Ses rêves l’emmènent loin, trop loin peut-être mais lorsqu’il appartenait encore à l’autre monde, ils lui permettaient de s’échapper, de s’évaporer.
Il lui arrive de se rappeler l’astre nocturne, les nuits où on pouvait l’observer entier. Rond et lumineux. Il en a conservé quelques images qui lui rappellent ses promenades hivernales et solitaires pendant lesquelles ils se prenait, naïf, à refaire le monde, heureux dans sa confortable solitude.
Mais il y a des siècles et des siècles de tout ceci.
Peut-être, viendrait-il pour lui le temps de mettre fin à cette dernière longue promenade, ayant renoncé à refaire le monde. Il se sent devenir comme toutes les mécaniques qui l’entourent, il n’aime pas ce sentiment amère. L’âge ni fait rien, il a renoncé à vieillir; la technique lui a permis de conserver une constance de ses constituants qui le rend presque inusable. Il pouvait de lui-même mettre fin à ce jeu qu’il ne jouait plus vraiment. Il attendait.
Entouré de machines qui le servent, sans état d’âme ou regrets, silencieuses et respectueuses, elles le regardent s’éteindre doucement. Déjà depuis quelques temps ses rêves se font moins fréquents et moins précis. Il perd l’envie de vivre seul, loin, loin de tout ce qui a fait et défait sa gloire. Quand il aura disparu, seules les machines, son monde policé, calme et son œuvre, critique d’un mode trop parfait, resteront tels un souvenir, un rêve qui ne veut plus s’effacer. Une obsession qui reste là pour vous rappeler ce qui a été.
L’humain est tel qu’il se pousse au suicide. Trop lâche il hésite puis renonce et, pris par de remords, décide, enfin, de se consacrer à l’autre. Autrui, l’inconnu, celui qui effraie parce qu’on ne le connaît pas et qu’on s’aperçoit – un jour – qu’il est là. Finalement, il prend vraiment trop de place. On décide de s’occuper de l’autre, de se consacrer corps et âme à la destruction de cet autre, trop imposant, trop différent, trop ressemblant. Puis, une fois l’œuvre accomplie, l’Homme voit avec horreur qu’il reste seul, avec toujours la même image dans son miroir.
Et cela fait des siècles et des siècles qu’ainsi ils se succèdent, pauvres, princes, puissants, manants ou prophètes qui prétendent détenir l’avenir d’une humanité qui n’existe pas.
